L’EGOISME

L’EGOISME : le Primat du Paraître…

L’égoïsme est classiquement entendu comme un « amour excessif de soi et de ses intérêts », à distinguer d’égotisme qui est « l’attitude volontaire d’analyse de soi et de culture de son ego ». Partant de cette petite considération, peut-on avancer que l’homme politique est plus égoïste que le commun des mortels ?

Autrement dit, être au pouvoir, est-ce ad aeternam ne s’occuper que de ses propres intérêts ?
Quand les hommes décident ou choisissent de vivre en communauté, c’est pour satisfaire leurs besoins, réaliser leurs désirs et préserver leurs intérêts. C’est par le respect de ses principes fondamentaux que le bien-vivre est possible, et que l’homme peut se concevoir comme un animal politique. Chacun dans une société/ou l’Etat a conscience de ce qui est bien (agathon) » et utile (utlitas) » pour lui ; poursuit et recherche son intérêt particulier. Cependant, il existe dans la société politique des individus plus cupides, plus ambitieux que les autres, qui recherchent des biens et des intérêts particuliers et égoïstes. L’égoïsme vient phagocyter, supplanter l’intérêt commun. Nous retrouvons cette particularité de l’intérêt égoïste en politique, en l’occurrence dans la vie politique nigérienne.

Jean Marc Henry, nous propose un excellent tableau de l’égoïste, qui permettra de toucher du doigt les effets pervers de l’égoïsme : « le cœur de l’égoïste est fermé, c’est un sépulcre scellé, rien n’en sort, rien n’y entre. Nous vivons dans une société matérialiste où le paraître est plus important que l’être, alors que le paraître est banal et qu’être soi-même est fondamental. L’idolâtrie des vedettes du sport, de la chanson ou de la mode nous aliènent. Dans notre société règne le primat du loisir sur l’effort, le primat de l’émotion sur la raison, le primat du virtuel sur le réel, le primat du court terme sur le long terme. Il faut tout, tout de suite !

Le sens de la liberté a perdu son objectivité, comme si la liberté pouvait être un critère pour se permettre n’importe quoi jusqu’à tolérer l’intolérable: au nom du respect de la liberté de celui qui vole, tue, viole, se drogue… La banalisation de la violence, de l’autorité et de toute forme de mal déstructure l’homme et la société.
Si le germe de la méchanceté, l’égoïsme et de la démesure, se trouve en tout homme, on doit renoncer à l’espoir qu’une société bonne rende les hommes tout à fait bons. Et si la volonté de s’appuyer sur sa seule force morale personnelle est présomptueuse, on doit renoncer également à l’idéal d’être bon par soi-même. Reste qu’il est possible d’améliorer les cadres de coexistence dans lesquels nous vivons et que ceux-ci, en retour, peuvent nous améliorer contre notre propre égoïsme. Les comportements religieux de beaucoup n’ont pas grand chose à voir avec la Foi. L’homme est rapidement religieux mais lent à croire. La dictature existe grâce à notre égoïsme, la pauvreté existe grâce à notre égoïsme, le terrorisme existe grâce à notre égoïsme. ». Aussi s’interroge-t-il : « l’homme peut-il survivre dans un monde dominé par l’égoïsme ? ».
Quand tout est centré sur soi, il est manifeste que le souci et l’intérêt des autres soient une préoccupation existentielle. L’intérêt rien que pour soi vient agir sur la raison comme un vernis de raison pour employer une formule de Kant. Mais, comment définir cet intérêt ?

Le terme intérêt est notoirement malaisé à ressaisir, car il semble faire signe vers plusieurs dimensions qu’on ne concilie pas immédiatement. Le point qu’il s’agirait d’évoquer ici serait précisément celui de « l’intérêt égoïste en politique ». Il nous semble qu’on ait toute raison de croire que le sens de l’intérêt égoïste n’est pas suffisamment obvie chez la plupart des hommes, qui est que, chacun soit guidé par son propre intérêt, mais certains sont plus déterminés dans cette recherche illimitée. Et de tels individus sont distincts des autres citoyens. On doit toujours garder à l’esprit que de tels individus sont tiraillés, aiguillonnés par la passion de « l’acquisition » qui relève des « désirs ni naturels ni nécessaires » selon le philosophe Epicure, qu’il considère superfétatoires, aux antipodes des « désirs naturels et nécessaires » qui sont faciles à se procurer, tels que manger, boire, se vêtir, dormir, etc.
Cela étant considéré, il faut, si l’on suit cette analyse admettre qu’une partie de l’Etat, en l’occurrence les hommes politiques, préfèrent préserver au plus haut point leurs intérêts que les intérêts du grand nombre, ou ce que le commun des mortels appelle l’intérêt commun, collectif, ou général. Comment dans ces conditions peut-on vouloir que l’intérêt général soit la préoccupation ou le souci de l’homme politique ?
En fait il se fait jour que la défense et la préservation de l’intérêt collectif est pure illusion dans des Etats démocratiques brinquebalants, dirigés par des hommes politiques intempérants en proie à ce que nous nommons : intérêt égoïste qui est ainsi que nous le montrerons, une attitude passionnellement morbide de toujours vouloir satisfaire son propre « Moi », son « Ego » démesuré, quitte en politique à perdre sa dignité. Référée au contexte politique nigérien, il apparaît avec évidence que la recherche de l’intérêt égoïste est un mal qui sévit et gangrène l’Etat continuellement gouverné par des dirigeants insatiables et égoïstes. Toutes leurs actions politiques ne produisent généralement qu’un petit bien (moindre) pour leur pays. Certains diront avec raison que de tels hommes politiques ne sont pas des patriotes, mais de prédateurs des biens de l’Etat. Toutefois, nous semble-t-il, le terme qui sied bien à ces prédateurs politiques est « Anti-Nigériens ». Pourquoi ?

Il n’y a pas d’intérêt de l’Etat, ou pour l’Etat aussi longtemps qu’un homme politique ou un dirigeant mette toute son industrie (intelligence) à rapporter tout à lui seul. Par ses actions égoïstes, le dirigeant ne peut que nuire à l’intérêt général. Il est aisé de juger par là que les hommes politiques qui ont dirigé l’Etat, qui dirigent aujourd’hui sont dépourvus de vertus politiques au sens de Montesquieu. Le drame, c’est qu’ils ne craignent pas moralement de paraître ridicules, ou comme des méchants, des injustes, des malfrats aux yeux du peuple. A ce niveau de notre analyse, Jean-Paul Sartre est dans le vrai de penser que certains individus dans leur conscience individuelle, leur intériorité, ignorent la honte jusqu’aux moelles. D’un point de vue criminologique, pour nous le constat est d’une claire évidence : ces hommes politiques qui gouvernent le Niger se croient au-dessus du Tout (l’Etat), au lieu de se considérer comme une partie du corps politique pour employer le mot de Rousseau. Aussi n’apprennent-ils jamais à respecter l’Etat, à œuvrer dignement pour servir le Niger. Les preuves sont on ne peut plus éloquentes, avec le prêt bancaire à EXXIM BANK : des milliards qui se sont volatilisés dans la nature sans que le peuple puisse respirer ne serait-ce que les odeurs des billets, l’affaire Uranium Gate, et d’autres scandales-Gates à n’en plus finir.

A la vérité, ce pays-là : le Niger souffre de l’égoïsme de ses dirigeants et hommes politiques. Ce pays est considéré comme une mine où chacun vient piocher son or et s’enrichir égoïstement. Aussi nous demanderons-nous hic et nunc ce qui motive intrinsèquement les actions des hommes politiques ? Spontanément, pour celui qui n’est pas fin politique, il est tenté de croire que l’homme politique vise par ses actions à gouverner un jour l’Etat ; à accomplir son devoir, par pur devoir comme dirait les stoïciens. Mais la réalité au Niger est renversante, on vient à la politique, ou on fait de la politique comme le soutient la doxa (l’opinion commune) pour se remplir les poches (la preuve, ils portent pratiquement tous de grands boubous), pour s’enrichir insolemment. Descartes dans un excellent passage de La Lettre à Elisabeth, fustige cette recherche de l’intérêt personnelle, (égoïste et égocentrique) qui est à tous égards immoral.

Or, il semble de prima facies que tout homme se définit par le besoin, et que toute l’essence de l’homme n’est rien de moins que le désir, ou appétit/conatus chez Spinoza. C’est en effet un truisme que tout individu recherche, désire naturellement ce qui est avantageux pour lui. Cette tendance lorsqu’elle n’est pas guidée par la droite raison conduit l’individu à ne penser qu’à lui-même, et à être égoïste. Ainsi prend forme et racines l’intérêt égoïste, véritable danger en politique. Cette passion dévorante et débordante, talonne et active les hommes politiques. Cet intérêt qui dans leurs discours ils méprisent, est en même temps tout l’objet de leurs recherches constantes. Au sens de Jean-Jacques Rousseau cet intérêt est considéré comme l’alpha et l’oméga de leurs actions, il les domine comme une passion irrépressible. Ainsi considérée, la passion de l’intérêt apparaît d’un point de vue psychologique comme le moteur, ou le ressort qui motive n’importe quelle activité. En politique cela transparaît grandement dans et à travers la course effrénée vers les honneurs, les richesses, les distinctions, etc.

Dans cette optique, nous sommes in situ dans la passion excessive orientée vers un objet protéiforme : l’intérêt. Il est en outre aisé de remarquer avec quelle pugnacité, quelle bassesse les hommes politiques, notamment au Niger, où des députés se vendent allègrement en face du peuple, en directe à la télévision ; des ministres qui ignorent la honte. Bref, tous luttent, mentent jurent par tous les dieux dans le seul dessein de s’enrichir au dépend des autres. Dans cette perspective, il est juste de parler d’obsession au sens de Freud. Pourquoi ?
Etre riche, ou paraître riche aux yeux des autres est capital, comme une sorte de reconnaissance de soi par autrui, une reconnaissance de leur ego démesuré. Dans la perspective de Freud de tels individus en proie à cette zététique de l’intérêt sont des patients (malades). Cela se prouve aisément dans le cadre de la politique nigérienne avec le départ fracassant des ministres du parti Lumana qui ont jeté le tablier sur la figure du Président de la République. Cela transparaît également au niveau de l’Assemblée Nationale censée briller par la transparence et la vertu dans une vraie démocratie.

Le noyau étincelant de notre démocratie incarnée par les députés, pullule de faux nigériens, de faux représentants du peuple. A l’époque de Philippe II de Macédoine et d’Alexandre le Grand, on qualifierait de tels individus de « traitres » et de « vénaux ». Cette attitude politique de changer promptement de veste, de s’acoquiner avec n’importe diable politique est à tous égards inquiétante pour la démocratie. La crédibilité de la République, de cette auguste Institution est entachée par l’existence de députés possédés par l’appât du gain, de l’intérêt vaille que vaille.
Dans la pensée de Jean-Jacques Rousseau, cette zététique ardente de l’intérêt égoïste participe d’une médiocrité politique ne réalise pas totalement l’individu (l’homme politique). Parce que, ce qu’il vise par cet intérêt égoïste, c’est d’être visible, admiré ; que tous les yeux du peuple soient rivés sur sa personne. Cet acte ostentatoire de soi (narcissique même) ne reflète en rien le vrai bien-être aristotélicien. Apparaître riche aux yeux des autres, se donner toutes les peines du monde, peut s’apparenter à une sorte d’auto-flagellation jouissive, voire un surplus de charges pénibles à l’identique du pauvre qui souffre dans la rue à la cherche de sa pitance. Le vieux Sénèque pouvait en effet se défendre en arguant qu’il ne recherchait pas la richesse pour sa propre satisfaction, mais pour aider ses amis et ses proches. Or, il le sait en tant que philosophe et stoïcien de surcroît, que la richesse ne rend pas heureux, mais qu’elle est juste un moyen, c’est-à-dire quelque chose dont on peut user.

Dans la perspective de Jean-Jacques Rousseau, il y a même nécessité aujourd’hui de dire que tous les hommes politiques et ceux qui leur sont apparentés, qui recherchent inlassablement richesses et considérations, sont condamnés comme Sisyphe à rouler éternellement dans les Enfers, une grosse pierre au sommet d’une montagne d’où elle retombe aussitôt. Cette souffrance est visible dans la sphère politique où le pouvoir est devenu le gisement, l’Eldorado de la richesse illicite. Or le philosophe du Jardin, Epicure (341-270 av. J.-C.) enseigne bien cette illusion de la richesse et du pouvoir qui ne garantissent pas la vraie sécurité : « Certains ont voulu avoir renom et considération, pensant se procurer ainsi la sécurité du côté des hommes ; si, de la sorte, leur vie se passe dans la sécurité, ils ont obtenu le bien selon la nature, mais ils ne vivent pas dans la sécurité, ils n’ont pas ce à quoi ils ont tendu à l’origine, en suivant le propre de la nature » (Maxime VII).
Il est assez significatif que sans faire attention, donc sans prudence politique (phronèsis), les hommes politiques s’exposent gravement à l’envie, à la jalousie, à la haine des autres, notamment des pauvres. Au sens d’Epicure, il n’y a pas véritablement de jouissance réelle dans la zététique des richesses dont le corollaire est l’intérêt égoïste, mais au bout il y a insécurité et intranquillité de l’âme vis-à-vis de l’extérieur et des malfaiteurs [à Konni des malfrats ont braqué des commerçants dans le marché].
Il faut donc convenir avec Jean-Jacques Rousseau que la poursuite de l’intérêt égoïste est une passion négative, aliénante. Le bon politique doit savoir limiter cette passion et sa recherche illimitée. Jean-Jacques Rousseau est même sceptique à l’idée que le riche soit heureux dans la possession de ses richesses, si cette richesse est dirigée juste pour susciter l’admiration. C’est pour cette raison que les riches et les hommes politiques devenus riches grâce aux biens du pouvoir dépensent sans cesse, et cherchent continuellement à accumuler plus. Seul pourrions-nous avancer, un petit nombre de riches savent goûter avec volupté de leurs richesses.
Le riche ainsi que nous le savons depuis Platon est insatiable, à l’image d’un tonneau percé. Il a toujours le désir de satisfaire son désir de s’enrichir. Le riche quel qu’il soit est un éternel insatisfait. Aussi est-ce la raison pour laquelle l’homme politique ne peut pas se passer de percevoir le pouvoir comme le seul endroit où la richesse est possible pour satisfaire son intérêt égoïste. Il n’est donc pas étonnant de constater pourquoi dans les faits les hommes politiques sont comparés à des prédateurs, des rapaces, des requins, bref désignés par tous les épithètes imaginables. D’un mot, ils ne savent pas gouverner leurs désirs comme le sage Grec. De même, ce n’est pas vivre heureux comme disait le sophiste Calliclès dans le Gorgias de Platon, en se comportant comme si « c’est vivre heureux, quand on a la gale et envie de se gratter à son aise et de passer sa vie à se gratter ». Etre heureux en politique ne consiste donc pas à désirer égoïstement les biens du pouvoir, mais à régler tous ses désirs à l’aune de ce que veut la nature selon le stoïcisme et l’épicurisme. D’où le message des stoïciens à l’endroit de nos cupides politiciens : « Ne demande pas que les choses arrivent comme tu les désires, mais désire qu’elles arrivent comme elles arrivent ; et tu couleras des jours heureux » (Epictète, Pensées, XIV). Autrement dit, il est possible de se passer des richesses du pouvoir et vivre comme le sage dans une parfaite ataraxie. D’où notre hypothèse phare : si les riches et les hommes politiques devenus riches visent l’admiration d’autrui, ils sont capables de vouloir aussi le bien de leurs prochains, c’est-à-dire les rendre heureux. A Niamey par exemple, il y a suffisamment de riches, de gros riches et d’hyper riches. Si tous ces riches et prétendus riches posent individuellement une bonne action pour le bien de leurs concitoyens, en arrangeant par exemple les routes, fournir des tables aux élèves, construire des classes, baisser les prix des logements, des denrées alimentaires, etc., le peuple ne sera-t-il pas plus heureux sans l’Etat ?
Pour conclure, demandons-nous pourquoi il faut préférer œuvrer pour l’avantage du Tout (l’Etat), pour l’intérêt de tous ? Il s’agit en tout état de cause, pour nous d’exhorter nos dirigeants à reconvertir leur mauvaise âme au sens des morales stoïcienne et épicurienne. L’homme politique doit apprendre par une sorte d’ascèse ou d’habitus (dispositions acquises par l’habitude) à aseptiser ses conduites, à se détourner de toute action centrée sur soi-même.

Cela revient à dire qu’il est possible au politique d’agir moralement, vertueusement en vue du bien (agathon), pour l’intérêt collectif. Il doit se dire avant tout, quel intérêt son action va apporter pour la République. Quels que soient les millions qu’il peut gagner (engranger égoïstement, et illicitement), l’intérêt de l’Etat doit passer avant son intérêt particulier. Il doit montrer par sa nouvelle vertu politique retrouvée jusqu’où peut aller sa considération pour l’Etat et l’intérêt général. L’intérêt de ce point de vue devient une valeur mesurable, objectivement mesurable en politique.
Nous sommes conscients que l’homme politique est faible devant certaines propositions alléchantes financièrement parlant. Or, si la bonne morale au sens de Descartes vise le bien et l’utile, alors l’homme politique est capable de s’effacer, d’éliminer psychiquement ses intérêts personnels pour penser à l’Etat, à l’intérêt général. Et comme nous l’avons établi dans un article précédent, il reviendra à la raison (la conscience réfléchissante) de jouer ce rôle de maximisation de l’intérêt, de calcul vigilant, de « raison vigilante » pour reprendre à notre compte le mot d’Epicure. Descartes fait même voir que lorsqu’on ne maximise uniquement que pour satisfaire ses propres intérêts égoïstes, on nuira gravement dans le rapport avec autrui, et on ne fondera jamais une véritable intersubjectivité, aucune véritable amitié (politique), aucune fidélité, aucune vertu. Par contre, en se souciant du bien commun, ou de l’intérêt général, l’homme politique acquerra considération et valeur morale.
Il faut pour terminer souligner l’ambivalence de ce concept d’« intérêt égoïste » qui n’est pas forcément ignorance d’autrui, mais désir morbide de reconnaissance d’autrui ; en ce que le riche a besoin du jugement d’autrui, de son regard. Finalement, dans cette ambivalence ne se dévoile-t-il pas in fact l’amour-propre, voire exacerbé de soi ?
Jean Marc Henry (Expert, Géopolitique)

Dr. Y. Maïga (Criminophilosophe)

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