Guerre contre le braconnage des multinationales dans le Delta du Niger ?

Nous ne parlons pas rigoureusement, philosophiquement et éthiquement lorsque nous parlons de la « guerre pour l’or noir », si nous ne nous posons pas la question comme les moralistes à savoir, si les rebelles ont des raisons conscientes, légitimes, rationnelles et irrationnelles d’agir ?
Dans la perspective de ceux qui condamnent hâtivement les rebelles du MEND (mouvement d’émancipation du delta du Niger, né en 2006) sur la simple base des informations fournies par les médias, qui mettent en évidence les attaques des infrastructures et des kidnappings d’expatriés, leur jugement de la situation est faible, et non holistique ; car dans ce contexte de la rébellion du MEND contre les multinationales et l’Etat nigérian, la raison au premier abord est insuffisante pour rendre compte de leurs raisons d’agir. Pourquoi ?

Lorsqu’Antigone de Sophocle outrepasse l’interdit du roi Créon pour donner la sépulture à son frère Polynice, ce qui a motivé son acte, c’est clairement un devoir (une loi morale) qui l’a poussée à un tel acte courageux, et non pas un désir de se prouver quoi que ce soit. C’est ce que nous enseigne Hume dans son Enquête sur les principes de la morale (appendice, I).

Dans le cadre de l’insurrection du MEND contre le braconnage industriel (pétrole et gaz) du Delta du Niger, ce n’est plus à notre sens la raison qui préside, mais bel et bien le « sentiment » d’injustice, de crime économique contre les intérêts de leurs populations. D’où leurs « raisons conscientes » d’agir. De ce point de vue l’insurrection se justifie relativement à cet état de fait criminel. Car, l’exploitation inique et unilatérale des ressources minières du Delta du Niger ne profite pas aux populations locales, mais au gouvernement central et aux multinationales. C’est pourquoi d’un point de vue du « jugement moral », leur action n’est pas condamnable, mais justifiée.

En revanche lorsqu’on se place d’un point de vue sécuritaire et juridique, leurs raisons d’agir rentrent en conflit avec les normes de droit interne et international. Car, en s’attaquant à des intérêts étrangers, et en pratiquant la prise d’otages comme moyen de légitimer leur noble cause, ils s’érigent alors en bandits et en criminels.

Le conflit MEND versus Multinationales, se situe, et se tient donc dans le cadre de l’appréciation de l’action guerrière, de la rébellion, en considération du « Bien » et du « Mal ». D’où la question qui coule de source: y a-t-il justice de combattre un braconnage industriel inhumain, déshumanisant ? Y a-t-il justice d’alerter la communauté internationale contre les dégradations des droits de l’homme dans le Delta du Niger ?

1. LE PARTAGE SOLONIEN DES RICHESSES

Les guerriers (ou combattants) du MEND se revendiquent comme des « justiciers » ou « des robins des bois » de la mangrove du Delta du Niger (au sud du Nigéria). Lourdement armés, les guerriers du MEND s’estiment en devoir de protéger et de défendre les intérêts de la région aux moyens de kidnappings et de siphonages des oléoducs. Economiquement, le Nigéria est la seconde puissance économique d’Afrique. Ce tableau reluisant est aujourd’hui noirci par le vice de la corruption qui coule comme la sève du caoutchouc dans tous les secteurs de l’Etat. De sorte qu’immanquablement, le Nigéria est rétrogradé dans le rang des Etats les plus corrompus du monde. Pire, le pétrole qui est censé profiter à toute la population, n’a contribué qu’à ouvrir aujourd’hui la boîte de pandore. Globalement, l’or noir est devenu aux yeux des pauvres populations une vraie malédiction, une source d’intranquillité.

Face aux mépris des multinationales et du gouvernement central de ne pas se soucier véritablement _ avec justice_ du sort des populations du Delta du Niger, un mouvement de défense des intérêts de la région a vu naissance en 2006 pour lutter contre le braconnage des ressources minières. Aujourd’hui, et à l’image des côtes somaliennes, le Delta du Niger est devenu un territoire aux mains des guerriers du MEND. Et ce mouvement devenu une guérilla ne cache plus ses volontés et ses objectifs : lutte contre l’inégale répartition des bénéfices pétroliers et gaziers.

Au regard du nombre de plus en plus accru d’enlèvements d’expatriés, on est à même de dire que la guerre est rédéclarée contre leurs deux ennemis : les multinationales et le gouvernement central. Depuis des années d’exploitation du pétrole et du gaz, seule la capitale et d’autres grandes villes profitent de la manne financière. En dehors des miettes : quelques écoles et des cliniques sommaires, les populations végètent dans la pauvreté totale. Elles ne voient que les « fumées » des pétrodollars : les rivières sont noires, polluées par les déchets des raffineries, et deviennent impropres à l’agriculture. Les agriculteurs sont donc contraints de changer d’activité pour s’adonner au siphonage des fuites de pétrole.

D’après un rapport des Nations Unies : « il existe plus de 6800 fuites pétrolières entre 1976 et 2001, et ont entraîné le déversement de 3 millions de barils dans l’ensemble de la région quadrillée de milliers de kilomètres de pipe-lines ».

En fonction de ce qui précède, il faut dire, qu’outre les attaques des rebelles contre les installations d’oléoducs qui entraînent des pollutions, il y a au fond du creux, c’est-à-dire dans l’existence concrète des populations, un véritable drame humain qui se perpètre, un drame environnemental et sanitaire, orchestré par les compagnies pétrolières, au premier desquelles : SHELL.

Pénalement, les multinationales sont coupables de non assistance à des populations en danger, et de surcroît coupables de crime économique contre les intérêts du Delta du Niger, comme Areva relativement à la ville d’Arlit (Niger) complètement exposée aux radiations de l’Uranium. Nous pouvons donc hic et nunc comprendre la haine et la frustration des dites populations contres les compagnies pétrolières (Shell, Total, ExxonMobil, Eni, Chevron, etc.).
Dans une perspective Solonienne, on peut effectivement comprendre cette exigence de repartage des richesses, et légitimer les actions contre les compagnies. Mais, il n’est pas acceptable dans la même démarche de cautionner la prise d’otages des expatriés.

Nous observons en effet que de la « guerre juste », les guerriers du MEND ont glissé irrationnellement dans le banditisme et la criminalité, en devenant militairement les maîtres du Delta du Niger. Ce Delta du Niger est une zone vaste, riche. Et depuis 1995, l’écrivain Ken Saro-Wiwa, s’est engagé dans la lutte et la défense de ce territoire, contre justement les multinationales. Nos amis du Rotab Niger peuvent donc par parallélisme des formes être considérés comme des disciples de Ken Saro-Wiwa. Les guerriers du MEND sont donc des héritiers de cette lutte. Mais l’esprit de lutte a changé. Aujourd’hui nous sommes dans la criminalité.

2. LES METAMORPHOSES DE LA GUERILLA MEND

Le maître tout puissant du MEND est Ataké Tom, alias « Daddy ». Illettré de son état, il était auparavant simple fermier. Les circonstances l’ont amené à être un fin négociateur et le chief du MEND. Ataké Tom et ses guerriers ne font pas que du sabotage d’oléoducs et de kidnappings. Ils excellent aussi dans l’art de transformer le brut siphonné en gazole de manière artisanale. Cette activité est à la base d’un nouvel commerce dénommé « bunkering » (ou contrebande). Les barils de pétrole détournés aux compagnies pétrolières, sont raffinés aux moyens de « cooking spots », qui sont des barils coupés en deux pour faire du gazole, qui est par la suite revendu sur les marchés des Etats voisins.

A l’instar des pirates somaliens qui attaquent les navires et prennent en otages leurs équipages, les guerriers du MEND, affectionnent les oléoducs et de plus en plus ciblent les expatriés occidentaux qu’ils kidnappent moyennant rançons. Ceci pour dire que la recherche du gain est devenue une préoccupation qui est complètement aux antipodes des revendications politiques et économiques pour le Delta du Niger. Crûment, le MEND veut s’enrichir sous les oripeaux de la défense du Delta du Niger. Car malgré un cessez-le-feu décrété en juillet 2009, pour une durée de 60 jours, la situation dans la Mangrove a basculé du jour au jour, nonobstant la libération d’un des leaders du mouvement. Pour preuve, souligne le chef d’Okuypago : « Le Mend n’est qu’un groupe de voleurs qui se cache derrière une noble cause pour s’en mettre plein les poches » (Art de Manon Quénouil, in Paris Match, n°3145, 27 août au 2 septembre 2009). Mieux, pour certains, le MEND a des accointances avec certains milieux politiques. Le Mend est devenu comme une cloche d’Eglise que l’on peut utiliser pour effrayer le pouvoir, et semer des troubles.

Il ressort clairement, qu’il y a une déconnection entre les idéaux premiers du MEND, et la piètre figure de banditisme qu’il incarne aujourd’hui. Les deux regards que nous avons choisis de montrer, constituent les deux attitudes qu’il faut envisager si on veut véritablement lutter contre ce conflit et les enjeux. Mais dans la perspective criminologique qui est la nôtre, c’est juste faire voir qu’il y a aujourd’hui gémellité entre criminalité et insécurité, liées à cette guérilla. Ce conflit est pernicieux, car les protagonistes ne veulent pas trouver une issue heureuse. La prise d’otages d’expatriés prouve si besoin est, que c’est la rançon, le fric qui motivent intrinsèquement cette rébellion. Si les forces armées nigérianes sont reconnues par leurs capacités à réprimer les émeutes au Nigéria, et toutes tentatives de sécession dans l’Etat fédéral, qu’est-ce qui fait obstacle à cette répression des MEND ?

Pour nous il est clair pour toujours, que l’insécurité, et la guérilla rapportent de l’argent à la fois au MEND et à la JFT (la joint force task), qui est un mixte de militaires et de police, qui luttent contre le MEND. Mieux, référé au cas des pirates somaliens que nous connaissons bien, les prises d’otages rapportent des millions de dollars. Alors, à quand la fin de cette escroquerie politique ? La seule réponse est que véritablement seul le gouvernement central peut mettre fin au MEND, car nous ne sommes pas ici dans le schéma somalien qui brille par l’absence d’autorité, ou d’Etat.

Jean Marc Henry (Expert, Géopolitique ) Dr. Y. Maïga (Criminophilosophe)

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